16 sept. 2006

Vendredi 26 Départ de Sangha pour le pays Dogon

Nous nous levons aux premières lueurs de l’aube. Après, un copieux petit déjeuner, nous nous apprêtons pour le départ et procédons aux derniers préparatifs. Je suis, à vrai dire, un peu angoissée à l’idée de ces trois jours de randonnée qu’il va bien, vaille que vaille, falloir faire. Sac à dos, chaussures de marche, chapeau au large bord, lunette de soleil. Nous voilà fins prêts pour la Grande Expédition... Le plus gros de nos affaires va rester au campement et nous n’emportons avec nous que le strict nécessaire pour les trois jours que va durer notre expédition. Des porteurs vont se charger de transporter nos bagages et notre ravitaillement d’un campement à l’autre.

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Dogon_1Le temps est clair, la température encore clémente. Nous partons, entourés par une nuée d’adolescents qui nous proposent de porter nos sacs, nos appareils photo, nous saoulent sous un flot de paroles et ensoleillent notre marche par leur sourire et leur gentillesse. Le rythme est soutenu et nous marchons allègrement dans la pierraille. Serons-nous toutefois à la hauteur pour notre première matinée de 4h30 de ballade ? Notre première halte pour le déjeuner est prévue à Tiégou et nous sommes guidés par Seydou, un grand et beau malien qui en séduira plus d’une. Tiégou est un des 55 villages dogons qui dépendent tous de l’arrondissement de Sangha. Il faut se représenter le pays Dogon comme un immense territoire dont les trois éléments caractéristiques sont le plateau Dongo, aux énormes blocs de rochers d’origine volcanique, la falaise dite de Bandiagara tailladée, crevassée, abrupte, aux parois de laquelle s’accrochent les villages qui, en pleine chaleur, se confondent avec la pierre et, enfin, la plaine, proprement magnifique, immense étendue herbeuse parsemée çà et là d’épineux, qui s’étend à perte de vue et laisse deviner à ses confins le désert. Un quatrième élément et non le moindre est le ciel, immense, sans borne qui nous domine et où se perdent nos regards. Image de la savane africaine telle que nous l’imaginions et qui, comme un miracle, est enfin là, bien réelle, devant nos yeux émerveillés.

L’arbre que l’on va rencontrer tout au long de notre chemin est le baobab, arbre à l’énorme tronc que les africains épluchent de temps en temps pour en utiliser le bois comme combustible. Si le baobab est dénudé, il n’en reste pas moins impressionnant. Il se dresse, majestueux, élançant vers le ciel ses branches aux petites ramifications, nues de toute végétation auxquelles pendent de grosses bourses ventrues. Ce sont de véritables cosses qu’il faut casser pour en extraire le « pain aux singes », petits grains qui, dépouillés de leur enveloppe blanche et duveteuse, sont des bonbons que les enfants mâchouillent. Récupérée entière, la cosse se transformera après séchage et ornementation, en castagnettes.

La marche se fait lentement pour certains, plus rapide pour d’autres. Nous atteignons la limite du plateau rocheux et faisons une petite halte afin d’admirer la plaine qui s’étend à perte de vue à nos pieds. Dans l’air sec et surchauffé, la visibilité est parfaite et l’horizon s’étend très loin. Nous embrassons d’un seul regard un paysage sans limite d’une grandiose beauté. Nous amorçons notre première descente vers la plaine par une étroite gorge taillée dans la paroi rocheuse. Notre progression, à travers d’énormes blocs de pierres qui barrent le chemin abrupt,  est malaisée. Chacun son rythme selon les mollets plus ou moins musclés de tel ou telle. Christine, quant à elle, est tout un portrait. Son fidèle chapeau balinais, certes un peu déformé par les années, enfoncé sur la tête, sac à dos allégé au maximum accroché aux épaules, short colonial beige, grosses chaussures de marche. C’est pour elle, une tenue pour le moins inhabituelle. D’ailleurs, elle bougonne sur l’intérêt réel de marcher plusieurs heures pendant deux jours. Je dois dire que, malgré les difficultés imprévues et la longueur des étapes, elle ne faillira jamais (enfin presque jamais). Pourtant, la chaleur devient vite écrasante, l’eau des gourdes qui le matin était fraîche, est maintenant tiède (excellente pour le thé diront certains pour se consoler) mais il nous faut nous en contenter et, en fait, nous finirons par la trouver délicieuse.

Hormis, prés des points d’eau, quelques champs d’oignons qui, en tout début de matinée, ont embaumé l’air de leur senteur et ont fait venir des larmes à nos yeux, le paysage devient vite chaotique, désolé, aride. Devant nos yeux s’étend un immense plateau rocheux qu’il nous faut traverser sous un soleil  implacable. Une véritable partie de plaisir dans une ambiance de fournaise ! Les heures passent lentement sans que nous ayons réellement l’impression d’avancer. Spectacle monotone, effrayant de dureté. De courtes haltes qui nous voient nous regrouper autour des rares points d’ombre que ménagent les rochers, nous permettent de récupérer et même, à l’occasion, de faire quelques achats. Car souvent, de ce paysage surgissent, semblant venir de nulle part, deux puis trois enfants, puis un marchand.

Vers midi, nous arrivons enfin à la limite du plateau rocheux. La descente se fera à travers le village de Tiégou par un chemin escarpé. C’est notre premier village dogon et, après présentation au chef du village et don de noix de kola, politesse oblige, Seydou essaye de nous familiariser avec l’univers dogon.

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Là, le grenier à mil à deux portes réservé aux hommes, plus loin avec une seule ouverture, ceux attribués aux femmes en cas de bonnes récoltes. Ce sont de petits rectangles de terre rehaussés par des troncs d’arbre pour éviter le contact du sol et couverts par des chapeaux de paille tressée très serrés pour empêcher l’eau de pluie de gâter ces grains si précieux qui sont quasiment la seule source de subsistance des habitants jusqu'à la prochaine récolte après la saison des pluies. Ces huttes sont de véritables curiosités architecturales et sont au centre de l’organisation du village. Plus loin, une case un peu en retrait qui sert de demeure aux femmes momentanément « impures, » car stériles pendant cette période. Pendant huit jours, elles viendront y dormir loin de leur mari. Rites barbares ? Difficile à dire, car nous réagissons avec notre œil d’occidentaux. Ici, la femme, malgré les apparences, à une place centrale dans la chefferie et ce sont des coutumes ancestrales. Autre monument incontournable situé au centre du village, la case à palabres, le togu na, grande case rectangulaire, qui sert de lieu de rassemblement aux anciens et aux sages du village mais qui devient parfois un lieu de justice. Haute seulement de 1m30, le premier plaignant qui à force de protestation se lèvera et se cognera la tête, sera jugé coupable ! Point de prison toutefois mais un mouton à donner à celui qu’on a offensé.

On reste toujours ébahi devant ces villages en pierre sèche accrochés à la falaise auxquels on ne peut accéder que par des passages extrêmement escarpés et étroits qui, à la saison des pluies, doivent certainement supporter des torrents de boues. Tout semble poser là de façon anarchique. Pourtant, la disposition de chaque case, de chaque grenier, de chaque enclos est déterminée et répond à un schéma immuable depuis des siècles.

petite_filleNous déjeunerons prés d’un point d’eau à l’ombre de manguiers aux branches ployant sous le poids des fruits encore verts à cette époque de l’année. Bien sûr, nous aurons pendant toute la durée de notre halte c’est-à-dire de midi à cinq heures, notre bataillon de spectateurs que sont les enfants. Toujours en quête d’un petit cadeau ou simplement d’un sourire et de quelques mots, ils deviennent littéralement hystériques et fous de joie quand Chuck leur gonfle des ballons multicolores et les fait voler dans l’air.  C’est au premier qui les attrapera et la lutte est quelquefois âpre. Mais pour eux, un ballon de baudruche est un cadeau merveilleux. Quelques instants plus tard, ingénieux, ils s’aperçoivent qu’ils peuvent faire avec de la musique en laissant échapper l’air doucement. Les petites filles plus réservées, plus timides auront, elles aussi, leur bonheur. De petites barrettes aux couleurs vives viendront rapidement illuminer leur chevelure noire aux nattes artistiquement tressées. Quelques petits passages sur les ongles avec du vernis à ongle font briller leur regard. Nous découvrons peu à peu que les petites filles sont en fait très coquettes et qu’elles admirent les bagues, collier et boucle d’oreille de Christine.

En attendant le déclin de la grosse chaleur, Alexandre va regarder les hommes travailler à la construction d’un puits. L’eau est une priorité et le creusement d’un point d’approvisionnement supplémentaire est un moment important. Dans un champ d’oignons, une femme au crâne rasé et à la poitrine dénudée est occupée à désherber. Elle passera ainsi une bonne partie de l’après-midi courbée, écrasée par la chaleur. Scènes de la vie quotidienne d’un petit village au cœur du Mali. Pour ma part, je suis allongée à même le sol écoutant Joëlle me lire des passages de son livre nous expliquant la naissance du monde, le mythe du premier homme et de la première femme, des huit ancêtres, la raison de cette coutume qui nous paraît si barbare de l’excision des jeunes filles. Tout un univers, une cosmogonie pour employer le terme adéquat, aux règles strictes et immémoriales qui se dévoilent ainsi.

Selon la cosmogonie dogon, Amma, dieu suprême, créa la terre et en fit son épouse. Une termitière, clitoris de la terre se dressa en rival du sexe mâle et Amma dut l’abattre. Un fils unique naquit, Yurugu ou le Renard pâle. La terre excisée fut plus docile à son époux et mis au monde les Nommo, jumeaux célestes à la fois mâle et femelle, couple idéal, maître de l’eau et de la parole qui engendrèrent à leur tour quatre autres couples de jumeaux, les huit ancêtres de la race Dogon à qui Nommo enseigna la parole. Le Renard pâle, unique et donc imparfait, principe de désordre, commit l’inceste avec sa mère parce qu’il ne trouvait pas de compagne et c’est ainsi qu’apparut  le sang menstruel, impur parce que signe de stérilité. La mythologie explique ainsi, outre l’origine du monde, le fondement des coutumes comme l’excision des filles et la réclusion des femmes réglées, la circoncision des garçons. Les dogons sont ainsi persuadés que tout enfant naît à la fois mâle et femelle, le prépuce étant le signe de la féminité chez les garçons et le clitoris celui de la masculinité chez les filles. Ce n’est qu’à la puberté, après la circoncision ou l’excision, que l’enfant peut devenir un membre à part entière de la société ayant rejeté la dualité sexuelle, au cœur de chaque individu, qui, si elle est nécessaire à la vie, est  source de conflit. Le temps passe ainsi , lentement, dans la chaude torpeur de cet après-midi africain.

Dogon_3Les porteurs se sont regroupés un peu plus loin dans un souci de discrétion. Mais dès que l’on s’approche d’eux, le contact se crée naturellement et c’est une invitation au dialogue, à l’échange. Ils sont décidément d’une grande curiosité. Ils appartiennent tous à la même famille, les Lobo de Sangha. Au Mali, il faut dire que la notion de famille s’entend dans un sens très large. Ils parlent de leurs conditions de vie, de leur pauvreté, des différentes ethnies, des Bambaras qui n’aiment pas trop les Dogons. Mais toujours avec le sourire. Approche d’un mode de vie, d’une culture. Christine me dirait : « C’est l’Afrique et, souviens-toi, tu ne voulais pas venir ».

Avant de repartir, nous apercevons de jeunes gens, sac à dos ou cartable à la main. Ils reviennent de l’école située à plusieurs kilomètres de leur village . Ici, les distances à parcourir soit pour se ravitailler, soit pour s’instruire, peuvent être importantes. Cela fait partie de la réalité quotidienne et nous serons surpris, en feuilletant les cahiers de quelques élèves de l’extraordinaire application, de la propreté et du sérieux qu’ils mettent pour écrire l’histoire de la France pourtant située à des années-lumière de leur propre monde.

Notre campement du soir se fera à Yendouma, village dogon également accroché à la falaise, que nous atteignons en fin d’après-midi. Le comité d’accueil est, comme à l’accoutumée, cordial et animé. Les enfants accourent  de toutes parts à notre rencontre et nous entourent de leur bonjour, nous abreuvent de mille questions, d’où venons-nous, où allons-nous, comment nous appelons-nous... Mais, pour l’heure, la priorité est de nous désaltérer et nous nous délectons des bières, pas vraiment fraîches il est vrai, mais qui nous semblent être le comble du luxe, que l’on nous sert. Un véritable moment de pur plaisir et de bien-être. Le chef du village nous délègue un DogonBelko_et_Abla_guide chargé de nous faire découvrir celui-ci. Je devrais plutôt parler d’escalade car ici, comme partout en pays Dogon, tout est construit à flanc de falaise et pour admirer toute merveille il faut lever la tête. Inutile de dire que Christine, avec cinq heures de marche dans les jambes, est ravie ! Mais qu'importe, car, dès le départ, nous sommes épaulés par les deux jeunes gens qui nous ont accueillis dès notre arrivée, Belko et Ablaé, et qui connaissent chaque maison et chaque ruelle comme leur poche (s’ils en avaient une). Nos deux jeunes guides sont intarissables dans leurs explications voulant à toute force nous transmettre un morceau de leur vie, nous la faire partager pendant un bref moment. Là, un grenier à mil à trois portes, ici, la case des « ouass », pardon des vaches, plus loin, la maison des catholiques. En effet, autre curiosité dans ce village qui comprend sept quartiers, la tolérance religieuse est de mise et musulmans, catholiques et animistes vivent dans une parfaite harmonie. Il faut savoir que les villages dogon comprennent un certain nombre de lignages ou ginna, c’est-à-dire l’ensemble des descendants  d’un même ancêtre en ligne masculine, répartis en quartiers comprenant une grande maison, symbole de la lignée, à la façade ornée de quatre-vingt niches symbolisant les huit ancêtres et leur descendance « nombreuse comme les doigts de leurs mains » et où habite le patriarche qui est le chef de la famille entendue au sens très large du terme. Chaque ginna possède collectivement l’ensemble des maison du quartier et des champs dont la propriété est inaliénable. Peut-être que, justement, l’élément primordial qui soude l’ensemble des habitants réside dans cette communauté régie par des règles sociales strictes et que dirige le patriarche aidé par le conseil des vieillards qui se réunit sous le togu na , la case des palabres, vaste bâtiment situé au faîte du village. Mais, en définitive l’autorité religieuse suprême est centralisée sur le Hogon , l’homme le plus âgé du village auquel on s’adresse en dernier recours et que nous allons bientôt rencontrer après une longue ascension à travers rocaille et terre battue.  Il réside dans la case la plus élevée du village, privilège de son âge.  Il est bien sûr très vieux en âge Dogon plus de 100 ans, aux dire de Belko, et il symbolise la sagesse et la mémoire ancestrale du village dont il assure la cohésion et la longévité. L’esprit animiste avec la présence de ce vieillard est très vivace. On le retrouve avec les animaux morts accrochés aux façades des cases qui éloignent les esprits mauvais, aux portes superbement sculptées des représentations des différentes divinités et des premiers ancêtres Dogons.

Nos jeunes guides sont toujours avec nous et ne nous quitterons qu’à la tombée de la nuit. Pendant toute la durée de la visite des lieux, un lien s’est tissé entre nous et, si infime soit-il, il représente un des signes de l’hospitalité de ce peuple africain. Que d’émotions alors quand, sur le point de nous coucher sur le toit d’une terrasse, nous avons entendu quelqu’un appeler :  « Christine, Christine ». C’était Belko, venu offrir à son amie d’un soir une petite statuette qu’il avait taillée dans le bois. Inutile d’évoquer la joie de Christine quand elle attrapa, au vol, l’objet. J’ai parlé d’un peuple fier, mais également très généreux. Certainement un des plus beaux et, sans aucun doute, le plus émouvant souvenir que nous rapporterons du Mali.

Après un copieux repas, poulet de rigueur arrosé bien évidemment de bière, nuit, comme je l’ai annoncé, à la belle étoile sur une terrasse. Il y a de l’espace, un plafond magnifique constellé de milliers d’étoiles, peu d’air et surtout le silence. Si le sol est un peu dur, la fatigue nous emporte pour quelques heures le temps de se retourner dans ces sacrés sacs de couchage, véritables prisons à dormir et nous plongeons dans un sommeil assez relatif. La seule consolation est d’apercevoir vers les 3 ou 4 heures du matin, la magnificence du ciel. Des milliards d étoiles sous nos yeux Une sensation de bien-être et de repos accompagne ce tableau lumineux.

Posté par CRI_ à 01:34 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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